La Douleur et La Joie – Eda Üner

C’était la deuxième semaine de l’année scolaire quand ma vie a complètement changé. Moi et papa, nous venions de déménager à Marseille. Papa était un bon pêcheur. En fait, il était le meilleur de Tanger. Depuis la mort de maman, il s’occupait plus de pêche et en peu de temps, il était devenu professionnel. Souvent, il m’emmenait sur son petit bateau et m’apprenait des trucs sur la pêche. Je me sentais heureuse seulement quand on pêchait. Le reste du temps, je voyais papa pleurer et embrasser les photos de maman.

 

À Marseille, nous avions loué un petit appartement dans un vieux bâtiment près de la mer. J’avais dix ans et papa m’a inscrite dans une école primaire proche de chez nous. L’intérieur du bâtiment était sordide et la première semaine, j’avais l’impression d’étouffer dans cette prison. Mais la deuxième semaine, j’ai trouvé en moi le courage de sortir dans le jardin et passer mes récrés sur un banc qui sentait les algues. Je n’avais aucun ami mais j’avais l’album photos de famille que j’emportais partout. La brise douce me caressait les cheveux, l’odeur de la mer se mêlait au parfum des tilleuls qui entouraient le jardin et les photos d’affection… Je me sentais calme là et j’espérais que personne n’interromprait ce moment délicat. Cependant, ma “méditation” a été interrompue par les trois brutes de l’école. Ils poussaient un garçon assez joufflu et lui criaient en riant quelque chose comme “T’es courageux, hein?” ou “Regarde le miroir !”. Je me suis cachée derrière un arbre et j’ai continué à les regarder avec curiosité. Le garçon respirait fort et rapidement, comme si c’était le fin du monde. J’ai remarqué quelque chose de différent sur son visage mais je n’ai pas compris ce que c’était. Soudain, il a essayé d’attaquer les brutes à coups de poing, mais il n’a pas réussi. Ils l’ont poussé si violemment qu’il est tombé avec tout son long et les brutes lui ont donné de sévères coups de pieds au ventre. Puis, ils l’ont regardé cracher du sang et ils sont partis en s’amusant et en se moquant du pauvre garçon. Je me suis éloignée lentement de l’arbre. Il a commencé à pleurer et à les maudire. À ce moment-là, j’ai appris ce qu’était la pitié. J’ai voulu l’aider, mais il s’est brusquement levé quand il a entendu mes pas s’approchant de lui. Il m’a regardé avec haine à travers les larmes et m’a demandé: “Et toi, tu me veux quoi ? ! ”. J’étais un peu choquée mais en le regardant tout attentivement, j’ai vu qu’il avait un tic. C’était comme si des éclairs frappaient son visage pur et joufflu. En me relâchant, je lui ai répondu:

– Pourquoi tu te laisses battre ?

Il s’est mis encore plus en colère et a explosé:

-Je ne me laisse pas battre, d’accord? Je sais que je suis gros et affreux et laid mais ils… ils sont fous ! Ils me battent toujours parce qu’ils se croient “cools”!

Il a fait une pause en me regardant dans les yeux comme s’il demandait de l’aide. J’ai commencé à rire en lui donnant un mouchoir en papier pour qu’il se nettoie.

-Tu n’es pas affreux, ai-je dit. Il s’est calmé et il a souri timidement. Ensuite, il a avancé vers le banc et a vu mon album :

-C’est quoi ça ?

J’ai couru avec inquiétude et pris l’album dans mes bras. Je voyais qu’il était étonné car il ne voulait pas me faire du mal. Je me suis assise sur le banc en posant l’album sur mes genoux.

-C’est la seule chose que ma mère m’a laissée à sa mort.

Il s’est assis aussi près de moi et m’a dit qu’il était désolé. Il y a eu une grande pause de silence et le bruissement des feuilles. Il n’y avait personne dans le jardin car il faisait froid, mais cela ne nous empêchait ni moi, ni mon nouvel ami d’y rester. Il a brisé le silence :

-Tu sais, la seule chose que mon père m’a laissée, c’est ce damné tic.

Je l’ai regardé et on a commencé à rire.

-Il nous a abandonné quand j’avais quatre ans. Il était toujours ivre et un soir…

Il a regardé le ciel avec ses yeux et ses joues qui bougeaient incontrôlablement.  

-D’après les toubibs, il a dû toucher un nerf fragile quand qu’il m’a frappé à la tête.

Il y eu une autre pause de silence, plus longue celle-ci. On avait tous les deux un point commun. Mais moi, j’avais un bon souvenir de ma mère défunte. Cette fois, c’était la sonnerie qui gâchait cette belle rencontre. Je me suis rapidement levée mais il a crié après moi :

-Hé, comment tu t’appelles?

Je me suis tournée avec joie et lui ai répondu avant d’entrer dans le bâtiment:

-Jasmine, et toi ?

-Martin !

J’ai souri, puis je suis entrée dans ma classe qui me dégoûtait. Mais à ce moment-là, j’ai remarqué que je n’étais plus dégoutée. Martin, Martin… Je me sentais, pour la première fois depuis très longtemps, heureuse. Vraiment heureuse. Martin, mon premier et unique ami à Marseille. Le seul ami qui me comprenait et qui partageait mes  sentiments …

 

Tous les jours, nous nous rencontrions et nous nous racontions des histoires qui nous plaisaient. Il était toujours curieux de la vie au Maroc et des mes expériences inhabituelles là-bas. Moi et mon père avions ajouté un nouveau passager à notre bateau. On l’emmenait tous les week-ends à la pêche et puis, on passait du temps dans la mer à manger des poissons frais. Les moments avec lui étaient si précieux pour moi ! Mais j’ai compris cela lorsqu’on a grandi. Son tic ou son poids ne mettait aucune barrière à mes sentiments pour lui. C’était mon meilleur ami, le seul au monde qui m’ait supportée dans mes pires moments. Moi aussi, je le soutenais tout le temps. À partir du jour où l’on s’était rencontrés, les brutes ne se sont plus jamais rapprochés de Martin.

 

Nous étions si proches que nous sommes restés ensemble à Marseille pour l’université. Papa était comme un père pour lui aussi et nous avons grandi ensemble, dans la douleur et la joie. Oui, j’ai rencontré l’homme de ma vie à l’école primaire, quand j’étais désespérée et quand il était tant méprisé. Maintenant, nous sommes assis sur le banc de l’école presque démolie et avec nos cheveux tout blancs, nous feuilletons, en nous amusant les pages de notre album plein des photos.

 

Eda Üner 11G 1127