La Librairie de Mémo – Eda Üner

Je suis journaliste depuis dix ans, mais aucune histoire ne m’a intéressée plus que l’histoire du vieux Mémo. Il était marchand dans une petite rue cachée de Moda où il tenait une librairie également petite. C’était un magasin comme les autres où l’on vendait des livres anciens et de la papeterie. Mais quelque chose y était différent des autres. Mémo avait eu un succès incroyable en une période de temps très courte grâce à son visage toujours souriant, son enthousiasme et l’air positif qui se dégageait de son magasin. Tous les marchands de la rue étaient jaloux même si Mémo se comportait très gentiment avec eux.

 

J’ai rencontré Mehmet un jour pluvieux à l’époque où je donnais des cours à Moda. La pluie avait tant augmenté que j’étais rapidement entrée dans le premier magasin que j’avais vu. J’ai réalisé après coup la beauté de l’endroit où je me trouvais. Une librairie pleine de livres classifiés, de décorations intéressantes de toutes les couleurs qui couvraient tous les murs et la ravissante odeur de café. Mehmet m’a réveillée avec sa voix chaleureuse du rêve que je faisais les yeux et la bouche ouverts :

– Vous paraissez un peu mouillée.

Un vieil homme aux joues rouges et avec une petite moustache blanche me souriait. Des gouttes de pluie tombaient de mes cheveux et de mon manteau. Il s’est déplacé du comptoire orné d’une variété de jouets et en me montrant le coin où se trouvait une table basse a dit :

– Voudriez-vous du café ?

Sans me laisser répondre, il est allé préparer le café dans sa petite cuisine. Un peu surprise de son attitude chaleureuse, je me suis avancée vers la table et je me suis assise sur le siège confortable. Je me suis mise de nouveau à regarder le magasin. Bien qu’il y ait des livres anciens qui sentaient le vieux, le magasin était assez propre et bien soigné. L’homme est revenu, toujours souriant avec des cafés turcs sur un plateau. En le posant sur la table, il a ajouté :

– Excusez-moi, je ne savais pas si vous vouliez du sucre ou pas, alors, j’ai apporté des loukoums.

– Ah, ce n’est pas un problème, merci beaucoup.

Je me sentais beaucoup mieux et j’ai souri aussi. Il s’est assis en face de moi.

– Comment puis-je vous aider dans cette belle journée ? Vous cherchez un livre ou un matériel spécial ?

– Ah non non, j’avais du travail ici et quand la pluie s’est mise à tomber, j’ai rapidement cherché un abri. Désolée…

Il a souri encore plus.

– Ne vous inquiétez pas, moi j’aime parler et voir de nouveaux visages.

Puis, on s’est mis à parler et ce sans nous arrêter pendant une heure. Du travail, d’Istanbul et de Moda, des livres… Il m’a permis de l’appeler Mémo, l’abréviation de Mehmet. Il m’a dit qu’il était le meilleur marchand de légumes et de fruits de Thessalonique. Il était reconnu par toute la ville et il avait sa propre entreprise. Je lui ai demandé :

– Et pourquoi avez-vous déménagé?

Il a fait une pause et son visage s’est affaissé. Il a répondu à peine:

– Je pourrai peut-être vous raconter ça une autre fois.

J’ai compris qu’il ’était temps de partir. La pluie s’était un peu calmée mais j’ai encore hésité. Mémo a vu mon inquiétude et il s’est précipité depuis son comptoire :

– Ah, prenez ce parapluie! Vous le rapporterez la prochaine fois, une excuse pour nous revoir.

Il m’a fait un clin d’oeil et j’ai ri en le remerciant. Puis, je suis sortie.

J’avais compris qu’il y avait quelque chose de douloureux dans sa vie qui ne le laissait pas tranquille. Comme une tache indélébile sur un vêtement… J’ai aimé Momo à l’instant car il me rappelait mon grand père, donc j’ai décidé de lui rendre visite encore et de devenir son soutien dans les jours difficiles. Une semaine après, je suis encore allée à la librairie. Quand je suis entrée, Mémo organisait et nettoyait les étagères en dansant sur un air de Charleston sur sa petite radio. Il m’a pris la main et m’a entraînée à danser avec lui. Nous nous sommes beaucoup amusés, comme deux fous. Ensuite, nous nous sommes assis dans le même coin et nous avons discuté. Je lui ai demandé comment il avait la force de gérer le magasin tout seul à son âge. Poliment, bien sûr.

– Ce magasin est la seule chose que j’ai dans ma vie, c’est ma passion.

Il a fait une longue pause. J’ai osé lui demander :

– Monsieur Mémo, je voudrais être votre amie et vous aider. N’hésitez pas à parler avec moi.

J’ai souri pour le réconforter et j’ai mis ma main sur la sienne. Il m’a regardé avec de la reconnaissance, mais ses yeux brillait avec de la nostalgie.

– Ma femme était bibliothécaire quand je l’ai rencontrée. Elle était à  la bibliothèque nationale qui était vraiment ravissante. Moi, je l’aimais beaucoup. Un jour, j’ai vu cette femme si pure et belle, je suis tombé amoureux d’elle toute de suite. Elle venait de commencer à travailler là-bas. J’avais trente ans quand nous nous sommes mariés. Un an après, elle est tombée enceinte. Mais en ce temps là, le peuple était agité à cause de la politique. Tous les jours, il y avait des manifestations. Et un jour…

Il a fait une pause pour éviter ses larmes qui coulaient. Il a recommencé à parler avec une voix tremblante :

– Un jour, on a mis le feu à la bibliothèque… Et elle était là. Elle était la seule qui travaillait la nuit.

Il s’est mis à pleurer. Mon coeur était brisé de pitié. Sa femme était morte à cause de la réaction politique insensée des gens. Je me suis demandée pourquoi. D’où venait cette haine et colère incontrôlables ?

J’ai pris Mémo dans mes bras pour le rassurer mais je savais que cette douleur ne passe jamais.

– Cette librairie est dédiée à elle et à mon bébé. J’ai décidé de les faire vivre comme ça, dans un endroit qui fait plaisir quand on y est.

Il a pleuré avec une telle douleur que je n’ai pas pu non plus arrêter mes larmes. En l’embrassant plus fort, j’ai dit :

– Je vous comprends Mémo… Vous avez fait une très bonne chose en ouvrant cette librairie qui est unique et pure comme vous…

Après qu’il s’est un peu calmé :

– Merci d’être là, vous me faites sentir mieux. J’aime beaucoup votre présence, vous êtes ma meilleure cliente, même si vous n’avez rien acheté.

J’ai éclaté de rire et cela lui a remonté le moral. Nous avons encore parlé de nos familles et cela a consolidé notre relation de “grand-père à petite-fille”. Mais notre discussion a été interrompue par les autres clients. Avant de sortir, je lui ai demandé avec curiosité :

– Pourquoi vous n’offrez pas aux autres clients du café et vous ne discutez pas avec eux comme vous l’avez fait avec moi ?

– J’ai vu la lumière dans vos yeux quand vous regardiez la librairie, la lumière d’un coeur bon.

Soulagée, j’ai souri, j’ai pris un livre et  je le lui ai montré :

– Vous voyez, je veux rester votre meilleure cliente.

Il a ri en me rendant la monnaie et je suis sortie de mon nouvel endroit préféré.

 

Moi et Mémo, nous sommes devenus les meilleurs amis l’un de l’autre. Nous nous voyions si fréquemment que beaucoup de gens ont cru qu’il était vraiment mon grand-père. Oui, le fameux marchand de Moda est devenu mon grand-père et mon meilleur ami. Nous nous baladions au bord de la mer, nous prenions le bateau en contemplant le beau paysage et nous dansions. Un an après le début de notre amitié, j’ai décidé d’écrire sa biographie. C’était dur, car on faisait beaucoup de pauses pour pleurer. Mais cela ne l’a pas empêché de parler. Il s’est clairement exprimé et a réussi à faire face à ses douleurs. C’est pour cela que je l’aime. Il a eu le vrai courage. Avec sa biographie sur le marché, il a commencé à attirer de plus en plus de clients tant que la librairie était toujours pleine. Mémo était heureux d’être reconnu et aimé de tous.

 

Je pense à lui tous les jours en regardant nos photos en face du Bosphore et en souriant comme une folle. C’est avec la librairie et les livres que j’ai connu Mémo, mon ami irremplaçable.

 

Eda Üner 11G 1127